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Pour la mémoire de Nanjing
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Edito
Réflexions sur Nankin
lundi 24 décembre 2007
Heinz-Jürgen Metzger

Je suis Allemand, né en 1952 - après la deuxième Guerre Mondiale. En tant qu’Allemand j’ai toujours été confronté à l’holocauste et aux atrocités commises par les Allemands pendant la deuxième Guerre Mondiale. J’ai étudié les sciences sociales et la littérature Allemande et travaillé comme enseignant de deuxième cycle pendant 20 ans. Pas une seule année durant je n’ai d’une manière ou d’une autre donné des cours sur l’histoire Allemande et sur les leçons que les générations présentes et futures peuvent - et doivent ! - en retirer.

Je suis aussi prêtre Bouddhiste. Depuis 1996, j’ai pris part à plusieurs Retraites Testimoniales organisées par la « Peacemaker Community » sur le site du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau et depuis 2001 j’organise des retraites de méditation sur le site de Weimar-Buchenwald.


Il y a quatre semaines j’ai participé à une conférence de 4 jours sur le Massacre de Nanjing organisée à Nanjing par Kazuaki Tanahashi (AWWA - A world without Armies [Un monde sans Armées - NDT]) et le Professeur Dr. Zhang Lianhong (du Centre de Recherches sur le Massacre de Nanjing).

Il n’était pas évident que cette conférence pût avoir lieu :

J’ai utilisé l’expression “Massacre de Nanjing” et continue à le faire car je vois suffisamment de preuves qu’un massacre de plus de 300’000 femmes, hommes et enfants a eu lieu il y a 70 ans à Nanjing et que plus de 80’000 femmes ont été systématiquement violées par des soldats Japonais. (Du point de vue des historiens il est peut-être important de déterminer si c’était 300’000 ou 270’000 ou 310’000 et ils peuvent continuer à en débattre pendant encore des décennies. Pour moi le nombre exact n’est pas si important : c’est la souffrance de chaque personne, chaque famille considérée individuellement qui compte).

Il y a une forte dénégation du Massacre de Nanjing au Japon. - et les négationnistes semblent occuper de puissantes positions : certains des participants Japonais avaient peur d’être attaqués par les négationnistes après leur retour au Japon. - Les gens qui ont critiqué le rôle de l’empereur Japonais pendant l’invasion Japonaise de la Chine ont été assassinés par des nationalistes Japonais.

La conférence ne fut rendue possible que grâce à l’accord d’employer les termes de « Tragédie de Nanjing » au lieu de « Massacre de Nanjing ». Ainsi le titre officiel de la conférence fut-il :

Témoigner du passé, afin de vivre ensemble dans le futur :

Conférence internationale

Pour la mémoire de Nanjing

Au 70ème anniversaire de la Tragédie de Nanjing

La conférence comprenait deux parties : les deux premiers jours furent consacrés aux souvenirs d’ordre personnel, tandis que les deux suivants constituaient un symposium pour les historiens et chercheurs de Chine et du Japon, à raison de trois ou quatre articles débattus par heure. - Le détail historique des événements n’étant pas au centre de mes intérêts, je n’ai participé qu’aux événements des premier et deuxième jours. Je ne veux pas rendre compte de tout ce qui s’est passé durant ces deux jours, mais simplement mentionner certaines choses qui sont importantes pour moi.


Au début de la conférence deux survivants du massacre, un homme et une femme, racontèrent chacun leur histoire - et l’histoire de leurs familles - à un public d’environ 150 personnes, parmi lesquelles 15-20 Japonais, deux Américains des US et un Allemand.

Il est important pour les survivants de pouvoir faire le récit de leur histoire en public et d’être entendus. C’est une forme de reconnaissance publique de leurs souffrances. Parallèlement - ayant entendu un certain nombre de ces témoignages dans divers camps de concentrations - je me pose les questions suivantes :

  • Combien de fois ces survivants ont-ils déjà raconté leurs histoires ?
  • Cela aide-t-il réellement au niveau personnel ou cela fixe-t-il une identité de « victime » ?
  • Les survivants bénéficient-ils d’une aide quelconque pour surmonter leurs traumatismes ou sont-ils, ces survivants traumatisés, utilisés pour alimenter un processus d’assertion de culpabilité ?

Qui prend soin de l’homme qui a raconté comment toute sa famille fut tuée par les soldats Japonais après qu’il a raconté son histoire ?

Qui prend soin de la femme qui a révélé qu’elle fut violée à répétition par des soldats Japonais lorsqu’elle avait 12 ans après qu’elle a raconté son histoire ?


Il est aussi important pour les enfants et petits-enfants des auteurs de ces actes d’entendre ces narrations. Cela fait partie du processus de témoignage. Il y a toujours des choses que nous ne voulons pas voir, des choses que nous ne voulons pas entendre. Si nous nous ouvrons aux souffrances engendrées par nos familles, nos amis, nos nations par le passé - malgré la souffrance que cela suscite en nous à présent - nous intégrons notre histoire commune. Cela nous fait nous sentir plus entiers qu’auparavant.

Les Japonais qui sont venus à Nanjing étaient disposés à voir et entendre. Nous sommes allés tous ensemble à un endroit au bord des rives de la rivière Yangtse, où des centaines de milliers de Chinois furent tués. Cet endroit a été encensé pour sa beauté à travers les siècles. Aujourd’hui, une petite colonne de pierre surmonte la falaise, commémorant la tuerie qui eut lieu à seulement quelques mètres de là. Des marches de pierre montent jusqu’à la colonne que protège un toit construit de manière traditionnelle sur trois piliers. L’un après l’autre nous gravîmes les marches et offrîmes une fleur.

Dans une cérémonie touchante les participants Japonais recouvrirent de lin blanc les marches et le plancher autour de la colonne du mémorial. Ils enlevèrent leurs chaussures, marchèrent à nouveau jusqu’à la colonne, s’inclinèrent jusqu’au sol où ils demeurèrent prostrés pendant plusieurs minutes.

Le jour suivant, certains d’entre eux racontèrent qu’ils avaient eu peur de venir à Nanjing, que cela avait été très difficile pour eux d’être à Nanjing, mais que la cérémonie à la colonne du mémorial avait transformé leurs sentiments. À présent ils se sentaient soulagés et apaisés.

Le processus de guérison par le témoignage et l’intégration des ombres de l’histoire tel que je l’ai vécu à Auschwitz-Birkenau et Weimar-Buchenwald a aussi fonctionné à Nanjing.


Un après-midi fut consacré aux souffrances des femmes pendant l’invasion Japonaise. Des dizaines de milliers de femmes furent violées à Nanjing et beaucoup d’entre elles tuées de manières pénibles à imaginer.

Après avoir entendu tant de ces histoires de viols et de meurtres non seulement à Nanjing mais aussi en Serbie, au Darfour et à d’autres endroits, il m’est difficile d’attribuer ces viols et ces meurtres à leurs guerres respectives : n’est-il pas plus correct - ou du moins aussi correct - de voir en ces actes l’expression d’une guerre des hommes contre les femmes qui, dans sa forme la plus violente, se manifeste par le viol et le meurtre ? Si nous acceptons d’envisager cette hypothèse : comment cette guerre se manifeste-t-elle aujourd’hui dans notre vie de tous les jours ? Que pouvons-nous - en particulier nous les hommes ! - faire pour mettre un terme à cette guerre autour de nous ?


Je remercie Kazuaki Tanahashi pour m’avoir demandé de venir à Nanjing. Ces jours en Chine ont élargi mes vues.


 
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